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INTERVIEW : JEROME SEVRETTE

mai 24, 2009

J’avais envie de vous faire partager mon intérêt pour les artistes que j’apprécie depuis longtemps. C’est pourquoi vous trouverez aussi des interviews sur ce blog en plus des rubriques habituelles.  On commence avec le photographe français qui monte Jérôme Sevrette.

J’ai rencontré Jérôme l’année dernière. Il était venu me voir jouer et nous avons longuement parlé photographie et musique après mon set. Cette discussion passionnée a été le départ d’une collaboration artistique fructueuse (videos projections et photos pour mon projet musical Kamido:tu) et m’a également redonné goût à la photographie que j’avais mise de côté pour me consacrer à la musique.

Il m’a donc semblé évident de commencer ma série d’interview par PHOTOGRAPHIQUE. Qu’il soit remercié pour sa disponibilité, sa gentillesse et la précision de ses réponses.

On parle beaucoup de ton utilisation du noir, paradoxalement c’est tons sens de la lumière qui me frappe dans tes travaux.

Il me parait évident que le noir ne fonctionne qu’avec un apport de lumière.
Certains trouvent mes photos très sombres, d’autres trouvent une certaine luminosité dans cette obscurité.
Pour moi le noir est essentiel, car on peut y cacher  et y montrer ce que l’on veut c’est une zone qui laisse la part belle à l’imagination.
Je trouve intéressante une photographie ou, en apparence on ne voit presque rien, alors que tout est là…

On associe tes photos à des termes assez chargés comme « sombre, noir, solitude, désolation, inquiétude ». Je les remplacerai bien par « profond, beau, enivrant, irréel »…

Oui et tu es même plutôt gentil là, je me suis déjà fait taxer de photographe dépressif, gothique, torturé  etc.… encore torturé cela ne me dérange pas, l’histoire de l’art, toutes les formes de créations ont été marquées par des esprits torturés, donc c’est même plutôt flatteur au final…

Ce qui m’occupe l’esprit quand je travaille une image, c’est véritablement l’expérimentation sous toutes ses formes, pousser la photographie dans ses retranchements graphiques, colorimétriques, triturer les matières … et voir ce qui se passe.

Oui l’irréalité est une constante dans mon travail, fuir la réalité par tous les moyens mis à ma disposition…et il suffit souvent de peu de chose, un travail sur les lumières, les contrastes, la couleur, apporter une ambiance, une atmosphère, c’est ça la clef.

Tes photos paraissent en apesanteur, comme figées, tu souhaites capter l’intemporel ?

C’est  vrai qu’il y a peu de mouvement dans mes images, j’aime l’image fixe, photographier l’instant ou rien ne bouge.
Capter l’intemporel ? Il y a peut-être une peu de ça, je recherche dans tous les cas à m’en rapprocher le plus possible.

Comment travailles-tu ? Tu fais des repérages ?

Oui, pour certains lieux c’est indispensable, pour savoir de quoi j’aurai besoin sur place, pour des mesures de sécurité aussi, pour connaître les accès et le meilleur moment pour des conditions optimales de prise de vue.

Et parfois c’est carrément l’inverse, je me dis c’est le moment ou jamais, je saute de ma voiture et je fais tout à l’arrache…dans ces moments là il y a une véritable montée d’adrénaline, seules comptent les photos et je visualise dans ma tête les possibilités de résultats après post-traitement.
On peut dire que physiquement, je suis sur le terrain mais mon esprit est déjà sur le logiciel de retouche.

Tu traites beaucoup l’image sur Photoshop, combien de temps mets tu pour terminer une photographie ? Y-a-til beaucoup d’étapes intermédiaires ?

Le post-traitement c’est 90% de mon travail.
C’est un processus très long et très lent, mais il doit en être ainsi.
Entre la prise de vue sur le terrain et la mise en ligne il peut se passer de 3 à 6 mois.

Pour la réalisation d’une série je fais en moyenne 300 clichés pour au final ne garder que 20, 30 photos pour la série définitive.

Pour ce qui est des étapes, je procède par une sorte de « mûrissement de l’image ».

Je commence par chercher le réglage le plus proche possible de ce que j’ai en tête pour l’ambiance de telle ou telle série.

Une fois ce réglage trouvé, je l’applique sur plusieurs photos bien distinctes et représentatives de la série.

Et j’attends.

1 mois, 2 mois…et puis je retourne voir ce que j’ai fait auparavant et ç’est à ce moment que je sais si le réglage est le bon ou s’il faut apporter des modifications. Cela me permet d’avoir du recul car après 4 ou 5 heures passées devant son écran on finit par ne plus rien voir de ce que l’on fait, il faut savoir s’arrêter à un moment et revenir plus tard sur ses images avec un œil neuf.

Une fois la bonne formule trouvée, il ne reste plus qu’à appliquer le script à toutes les photos et à les reprendre une par une pour la finition.

La recherche de la photo idéale ça t’intéresse ? Tes photos sont si chiadées…

C’est une question de perception, c’est très subjectif.
Mais non pour moi, la photo idéale, la photo parfaite n’existe pas et n’existera jamais.
Ce n’est absolument pas mon axe de recherche, c’est même plutôt l’inverse qui me tente en ce moment, une image volontairement imparfaite.


Pour toi le numérique c’est synonyme de liberté d’action ?

Oui liberté d’action, d’expérimentation et optimisation des sessions de prise de vue grâce à la possibilité d’avoir sur place un aperçu de ce que l’on est en train de faire et d’effectuer des corrections in situ si besoin est.

De plus avec le numérique je gagne un temps précieux, plus besoin de développer puis de scanner les négatifs, je passe directement mes photos de l’appareil au logiciel de retouche et en 5 minutes, je travaille déjà sur mes futures séries.


Ta série asphalt a comme sujet les bolides et la vitesse, c’est assez différent de tes autres productions…

C’est une série un peu à part parmi les autres (mais je crois que je dis ça pour chaque série en fait !) réalisée à partir de photographies que j’ai prises sur plusieurs années (fin 80/début 90) pendant les 24h du Mans.

La machine et le déplacement dans l’espace, c’était ça l’idée première et donc je voulais une représentation simpliste du véhicule dans son environnement, comme un animal observé de loin avec des images prises à la volée.
Le traitement bruité et très sombre apporté sur cette série donne une impression étrange de « matières en mouvement ».

On ne voit pas distinctement les détails des voitures, juste la ligne de la carrosserie, un numéro, la lumière des phares, le paysage qui défile…

Il est vrai qu’en temps que manceau, les 24h du Mans représentent une partie de ma vie.
J’ai assisté à toutes les courses de depuis que je suis en âge de marcher… et encore aujourd’hui, je suis toujours présent lors de cette grand-messe mécanique.

Cette série est la mise en image d’une idée autour de l’automobile et une évocation de mes souvenirs de courses… une de mes rares séries en mouvement, peut-être même la seule pour l’instant.

Les techniques de déplacements terrestres m’intéressent et la voiture est le moyen de déplacement avec lequel je suis le plus en phase.
A l’inverse, je déteste les transports en commun quels qu’ils soient. Je sais ce n’est pas politiquement correct de dire cela dans le marasme écolo ambiant, mais je dois pouvoir aller et m’arrêter ou je veux quand je veux. Etre indépendant tout simplement.

La voiture est pour moi « un outil » essentiel au même titre que l’appareil photo, et si je n’avais pas mon propre véhicule et cette liberté d’aller et venir à ma guise, certaines séries n’auraient jamais vu le jour c’est certain.

Je lisais justement très récemment une interview du chanteur Christophe (un chanteur que j’admire pour ses textes, ses chansons, sa façon de penser…) dans laquelle il disait  « le seul passé qui ait une véritable importance à mes yeux c’est le retrait de mon permis de conduire il y a 9 ans à cause de cette connerie de permis à points. La conduite me manque terriblement. Depuis j’ai perdu mon autonomie et de précieux moments de vie… »

J’ai trouvé cela très beau et très dur à la fois.
En lisant ces lignes j’ai vraiment ressenti que cela lui pesait comme si on l’avait amputé d’une part de lui même.

Un homme privé d’une machine qui était pour lui une source d’inspiration car dans ses derniers albums, il y a toujours une chanson ou il est question de voitures…

Voilà, cela peut paraître anecdotique pour qui n’a pas de voiture, ne conduit pas, ne s’intéresse pas plus que ça  à l’automobile mais, si moi aussi, je me retrouvais privé de ma voiture, je serais dans le même état d’esprit.


Tu as beaucoup de demandes de musiciens pour réaliser leurs pochettes et photos promotionnelles.
On connait ton admiration pour le grand photographe rock Anton Corbijn, la boucle se boucle non ?

On peut voir ça comme ça, avant je bavais sur les pochettes de disques et maintenant je me retrouve à faire ces même pochettes !
Ceci étant, je suis loin d’avoir l’étoffe d’un Corbijn ou d’un Richard Dumas mais je fais mon petit bonhomme de chemin, je ne cherche pas à bruler les étapes, il faut que les choses se fassent petit à petit mais oui les demandes arrivent d’un peu partout c’est vrai et ce n’est pas pour me déplaire, je prends beaucoup de plaisir dans ce type de collaboration !

La photo pour musicien c’est une voie que tu aimerais voir se développer dans le futur ? En tant qu’ancien musicien j’imagine que travailler pour un groupe ça te tient à cœur.

Oui développer mais aussi étendre à d’autre domaine et travailler avec des écrivains, des vidéastes, cinéastes &  autres acteurs de la culture et de la création.

Les possibilités, les associations d’idées restent nombreuses… Je pense qu’il y a encore beaucoup à faire dans la façon d’aborder et de présenter l’image.

Mais il est clair qu’en temps que « musicien à la retraite », le milieu musical aura toujours ma préférence.
La musique reste une source d’inspiration majeure pour moi donc mettre mes photos au service de cette même musique est une chose qui m’est naturelle, comme un échange entre vieilles connaissances. De plus cela me permet de rencontrer des artistes que j’apprécie comme Simon et Justin d’And Also The Trees avec lesquels ce fût un plaisir et un honneur de travailler pour les visuels de leur dernier album, mais aussi de découvrir des artistes moins connus (mais non moins talentueux) comme Frédérique Truong, le groupe Neon Cage Experiment et dernièrement  Xavier Plumas (leader du groupe Tue-loup) pour son premier album solo « La gueule du Cougouar » (sortie prévue pour Janvier 2009).

De très belles rencontres et un enrichissement personnel à chaque fois…

Tu es fan de « I love You but I’ve Chosen Darkness », tu choisirais plutôt The Darkness ou L’amour ?

Il y a toujours eu une part d’obscurité dans « l’Amour » quelque chose qu’il est impossible de discerner, de voir, de comprendre…

À choisir je prends l’obscurité, car comme je l’ai déjà dit précédemment, il est possible de montrer et à la fois de cacher ce que l’on veut dans cette part d’ombre…et pourquoi pas de l’amour ?

J’ajouterai que c’est certainement le plus beau nom de groupe jamais trouvé.


La série Daedalus est fascinante. Tu es un adepte de cryptozoologie, comment est née cette passion ? Tu conviendras que ce n’es pas courant comme intérêt.

Certes, mais dans la façon dont tu poses ta question, nos lecteurs vont penser que je fais partie d’une secte !

donc je tiens à rassurer tout le monde la crypto zoologie c’est tout simplement l’étude d’animaux méconnus et très peu étudiés du fait de leur rareté de leur spécificité et de leur habitat souvent difficile d’accès comme par exemple les immensités abyssales pour le calmar géant.

Mais ce qui m’intéresse en réalité dans cette branche de la zoologie, c’est que nous sommes  à la frontière de la science et de l’imaginaire, voir de la mythologie…du pain béni pour un rêveur comme moi…

Mais Je suis quelqu’un de très terre à terre et pour moi, tout a une explication scientifique.

Je ne prends pas pour argent content, les témoignages et les dires de certaines personnes (anonymes ou pseudo-scientifiques) car bien souvent la crypto zoologie à été un refuge pour les phantasmes exacerbés de quelques personnes en mal de sensations…

C’est comme cela que s’est faite la légende du Monstre du Loch Ness, la Super Star des Crypto zoologues…

Pour mon cas, plutôt qu’adepte j’utiliserais le terme d’observateur averti et je garde toujours mes distances avec les croyances populaires.

J’ai découvert la crypto zoologie très jeune dans des livres sur les monstres marins, la légende du Kraken, du Léviathan, des serpents de mer et ces écrits m’ont marqué.
Mais déjà à l’époque, je faisais la distinction entre les témoignages plus que douteux de certains et les observations crédibles appuyées par quelques données scientifiques.

C’est ainsi que j’ai eu l’idée de ma série Daedalus du nom du premier vaisseau français à avoir fait un rapport sur un serpent de mer en 1848, et j’aimais bien la consonance scientifique de ce nom.
J’ai voulu au travers de cette série faire ressentir l’ambiance de ces récits fantastiques racontés la nuit à la lueur des bougies et mis en images à grand renfort de gravures souvent très caricaturales des monstres marins…

Avec Commodore tu franchis un cap avec le mix photographie/textes. L’étape suivante pourrais être des projections videos de tes photos avec de la poésie sur fond musical ? Ca te tenterait ce genre de projet ?

Commodore, c’est vraiment ce que je cherchais à produire depuis que je fais de la photo.
J’ai toujours été plus attiré par les livres, les publications que par les expositions.

Et cette collaboration avec Danielle Robert-Guédon est l’aboutissement d’un projet que j’avais de voir mes photos accompagnées d’un texte d’auteur
J’avais déjà travaillé avec Danielle auparavant pour « Le désordre des masses noires » une publication web consultable sur le site Image Latente (http://www.image-latente.com).

Et je ne compte pas m’arrêter là dans ce type d’associations images/textes, je viens d’ailleurs d’être sollicité pour illustrer un numéro spécial de la revue de Littérature Belge Deus Ex Machina consacré à l’œuvre de Franz Kafka.

La vidéo projection est une autre direction que je compte bien exploiter, mes photos ont déjà servi de support pour des lives d’artistes, de chanteurs comme Frédéric Truong pour lequel j’ai réalisé un diaporama de plus de 40 minutes, Je sais aussi que le groupe Me vs You a projeté quelques une de mes photos sur scène.
Mais le musicien pour lequel j’ai réalisé le plus de vidéo est certainement KAMIDO : TU (que tu connais je crois)
. Une dizaine de vidéos sur ses compositions, et ça fonctionne vraiment bien.

Ensuite de la poésie avec un fond musical, pourquoi pas il reste encore beaucoup de choses à expérimenter.

Quels sont tes projets à court et moyen termes ?

Un programme assez chargé, de nouvelles séries à terminer, des expositions à mettre en place, des photos pour des artistes, des groupes…
Je ne vais pas rentrer dans le détail, ça prendrait des plombes…

Tu concluais une interview (que je n’ai pas retrouvée sur la toile) par ce genre de propos : le futur est noir, très noir. Il n’y a vraiment plus d’espoir ?

Non, mais tu as vu le gueule de notre pays aujourd’hui’ hui ?
Il faudrait être un optimiste de naissance et sous Prozac en permanence pour penser que tout va bien dans ce pays et dans ce monde…
Oui l’avenir est sombre, mais je pense que je n’apprends rien à personne.
Mes seuls refuges restent la photographie et la musique…et ma voiture.
Autour c’est le néant.

Asian Dub Foundation te réclame encore comme batteur ?

Non et c’est pas plus mal ! comme cette soirée avait failli tourner à la baston générale, je pense que c’est mieux pour tout le monde !

Le mot de la fin ?
Aucune idée, je suis nul en devinette…

Liens
http://photographique.js.free.fr/
http://www.myspace.com/photographique_js

Exemples de videosprojections
http://fr.youtube.com/user/kamidotu

Une chronique du livre Commodore
http://psycheinhell.wordpress.com/2008/09/04/commodore/

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One Comment leave one →
  1. juillet 7, 2009 5:30

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